Une question ?
Message envoyé. Fermer
← Toutes les Stories

NAMUN School · Story

Gnégnérou, tambirou, siko : quand un instrument disparaît, ce n’est pas seulement un son qui s’éteint

1 août 2025 Culture · Transmission · Création
Tambour traditionnel utilisé pour annoncer les nouvelles dans un village de Guinée
Tambour traditionnel photographié en Guinée en 2023, utilisé comme instrument d’alerte et d’annonce dans les villages. Photo : M Conte2003 / Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

Story · Dossier

En juillet 2025, cinquante jeunes ont commencé à Conakry une formation intensive consacrée à plusieurs instruments traditionnels guinéens menacés de disparition. L’initiative peut sembler modeste face à l’immensité du patrimoine musical du pays. Elle met pourtant le doigt sur une urgence très concrète : un instrument ne disparaît pas seulement lorsqu’on cesse de le jouer. Il disparaît lorsque l’ensemble des savoirs qui permettent de le fabriquer, de l’accorder, de le nommer, de le transmettre et de l’inscrire dans la vie sociale se défait.

Cinquante jeunes face à une chaîne de transmission fragilisée

Le programme, lancé au Centre Culturel Franco-Guinéen par le Centre International de Percussions avec le soutien de la Fondation Orange et sous l’égide du ministère guinéen de la Culture, devait durer trente jours. Les participants venaient notamment de milieux défavorisés. Le ministère cite cinq instruments : le Tambirou, le Lengué, le Boté, le Gnégnérou et le Siko.

Le diagnostic présenté au lancement est sévère : disparition progressive de grands maîtres, rupture de la transmission des techniques de fabrication et de jeu, et concurrence croissante d’instruments modernes importés. Cette situation rappelle que la fragilité d’un patrimoine n’est pas nécessairement spectaculaire. Elle peut commencer silencieusement, lorsqu’un artisan cesse son activité sans apprenti, lorsqu’un répertoire n’est plus demandé lors des cérémonies ou lorsqu’un jeune musicien sait reconnaître le son d’un instrument sans savoir comment il est construit.

Le nom même des instruments devient une question d’archive

Un détail est particulièrement révélateur : les comptes rendus publiés autour de cette formation ne donnent pas tous exactement la même liste des cinq instruments. Le ministère mentionne le Lengué, tandis que d’autres médias parlent d’une calebasse. Ce type de différence peut sembler secondaire. Il montre au contraire pourquoi une politique sérieuse de sauvegarde a besoin de documentation précise.

Les noms peuvent varier selon les langues, les régions, les transcriptions ou les familles de musiciens. Un même terme peut désigner des formes différentes, et un instrument peut porter plusieurs noms. Plutôt que de lisser ces divergences, il faudrait les documenter : enregistrer la prononciation locale, photographier l’objet, identifier le fabricant, décrire les matériaux, filmer le geste, noter le répertoire associé et conserver les variantes terminologiques.

La sauvegarde commence parfois par une chose très simple : savoir exactement de quoi l’on parle.

Un instrument est aussi un savoir de fabrication

Dans les musiques contemporaines, on sépare facilement le musicien de celui qui fabrique l’instrument. Pour de nombreux instruments traditionnels, cette séparation est beaucoup moins nette. Le choix du bois, de la peau, de la calebasse ou des fibres, la manière de tendre, de creuser, de sécher ou d’assembler font partie de la connaissance musicale elle-même.

Lorsque les fabricants disparaissent, les interprètes deviennent dépendants d’objets standardisés ou de copies qui ne reproduisent pas nécessairement les mêmes propriétés acoustiques. Sauver le jeu sans sauver la fabrication revient alors à conserver la moitié du langage.

C’est pour cette raison que les maîtres instrumentistes et les artisans devraient être considérés comme des détenteurs de connaissance à part entière — et rémunérés comme tels dans les programmes de transmission.

Trente jours peuvent ouvrir une porte, pas remplacer des années

Une résidence d’un mois peut susciter une vocation, donner des bases et remettre certains instruments dans le champ de vision de jeunes musiciens. Elle ne peut cependant pas remplacer une transmission longue. Maîtriser un instrument, comprendre son répertoire et devenir à son tour capable de l’enseigner demande généralement des années.

La vraie question commence donc après la formation : combien de participants continueront ? Auront-ils accès aux instruments ? Pourront-ils revoir régulièrement les maîtres ? Existe-t-il un parcours de niveau intermédiaire puis avancé ? Certains apprendront-ils la fabrication ? Les enregistrements et les contenus pédagogiques produits pendant la résidence seront-ils conservés ?

Sans cette continuité, on risque de multiplier des projets de sensibilisation qui produisent de belles cérémonies de clôture mais peu de nouveaux détenteurs de savoir.

Créer une base de données du folklore : une idée beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air

Le ministère a annoncé que cette formation devait s’inscrire dans une démarche plus large : introduction de l’éducation artistique à l’école, recensement des groupes de percussions et création d’une base de données sur le folklore guinéen. C’est probablement l’un des points les plus intéressants du projet.

Une base de données bien conçue pourrait relier des personnes, des lieux, des instruments, des langues, des répertoires, des photographies, des enregistrements et des témoignages. Elle pourrait aussi enregistrer les degrés de sensibilité culturelle : tout n’a pas vocation à être mis en ligne ou rendu public. Certains savoirs appartiennent à des contextes précis et leur documentation doit être décidée avec les communautés concernées.

Le numérique ne remplace donc pas l’oralité. Utilisé correctement, il peut l’aider à laisser des traces suffisamment riches pour que les générations futures sachent vers qui et vers quoi revenir.

Des archives anciennes montrent déjà ce que nous risquons de perdre

Les fonds ethnomusicologiques consacrés à la Guinée contiennent depuis des décennies des enregistrements de chants, d’ensembles et d’instruments aujourd’hui beaucoup moins visibles. Les archives de Djibril Tamsir Niane conservées à Yale, par exemple, documentent des traditions orales guinéennes et comportent des enregistrements historiques où apparaissent des instruments comme le siko et les calebasses.

Ces fonds sont précieux, mais ils posent aussi une question : pourquoi faut-il parfois aller chercher à des milliers de kilomètres la mémoire sonore d’un territoire africain ? La création d’archives accessibles en Guinée, avec des copies pérennes et une politique de description rigoureuse, devrait être considérée comme une infrastructure culturelle aussi importante qu’une salle de spectacle.

Un patrimoine peut redevenir contemporain

Sauvegarder ne signifie pas demander aux jeunes de jouer exactement comme il y a cinquante ans. L’objectif le plus puissant serait au contraire que ces instruments redeviennent des outils de création. Un Gnégnérou peut dialoguer avec une production électronique. Un Tambirou peut entrer dans une composition contemporaine. Le Siko peut retrouver une place dans un ensemble actuel.

Mais l’innovation devient beaucoup plus intéressante lorsque l’artiste connaît la personnalité originale de l’instrument au lieu de l’utiliser comme simple texture « africaine ». La modernité ne demande pas d’effacer les particularités. Elle peut commencer par les comprendre.

Ce que cette initiative dit à NAMUN School

Dans une école tournée vers les musiques et cultures africaines, il serait facile de se concentrer uniquement sur les instruments qui ont déjà gagné une reconnaissance internationale : djembé, doundoun, balafon, kora. Or la richesse culturelle se trouve aussi dans les instruments moins connus, précisément ceux que le marché mondial n’a pas sélectionnés.

Cette formation de cinquante jeunes nous rappelle qu’enseigner un patrimoine, c’est aussi faire de la place à ce qui risque de devenir invisible. Et qu’une culture forte ne se mesure pas seulement au nombre de ses stars, mais au nombre de ses langages que quelqu’un sait encore parler.


Sources principales :
Ministère de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat de Guinée, « Préservation culturelle : lancement de la formation de 50 jeunes aux instruments traditionnels guinéens », 25 juillet 2025.
Lire la publication du ministère.

Dossier NAMUN School. La photographie montre un tambour traditionnel photographié en Guinée en 2023 ; elle illustre la richesse des instruments guinéens et ne représente pas nécessairement l’un des cinq instruments enseignés pendant la formation.